Sous la surface

DES VAGUES MORTES

SUBMERSION

Dieux des mers, suspendez l’inconstance de l’onde.

(L.N. Clérambault)

Ne pas refaire surface.

Léandre nage obscur.

Il plonge mais ne remonte pas.

Léandre sans s’en rendre compte traverse la mer du haut vers le bas.

Sur le fond obscur de la mer Léandre s’arrête et attend.

Le temps figé. Léandre gisant.

Léandre a la mémoire vague.

Méthodes efficaces - et inefficaces - de réanimation des noyés : Retirer le noyé de l’eau. Pendre le noyé par les pieds. Verser de l’urine chaude dans la bouche du noyé. Rouler le noyé dans un tonneau. Frictionner le corps du noyé. Insuffler du tabac au noyé par la bouche et par l’anus. Chatouiller le bout du nez et sous la gorge du noyé. Pratiquer le bouche-à-bouche au noyé. Administrer un vomitif au noyé. Pratiquer une saignée à la jugulaire du bras du noyé. Introduire dans les narines du noyé des mèches imbibées d’alcali fluor. Introduire une plume trempée d’huile dans le gosier du noyé. Se requérir d’un médecin. Fustiger le corps du noyé avec des orties (uniquement en été). etc...

création mars 2014

durée 45 min

- extrait - -
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Sous la surface des vagues mortes est un collage scénique frôlant parfois l’abstraction.

S’y côtoient la submersion et un banjo, la contemplation et une piscine olympique, une tempête et un slip de bain, un piano Rhodes et la suspension : c’est un assemblage réticulaire du mythe de Héro et Léandre. Il a été mis en scène par Frédéric Tentelier - qui a écrit les textes et la musique - et l’interprète par ailleurs. Au terme de circonvolutions sonores autour du Horshpiele et du ciné-concert, il trouve sa voix-off à travers les microphones de Guillaume Hairaud qui a produit le son du spectacle et joué de l’alto, seul et en quatuor. Dramaturgie est le mot qui désigne le travail accompli par Maxence Cambron en éclaircissant quelques zones d’ombre, obscurcissant certaines autres, mais ne perdant jamais de vue l'homogénéité du propos. Des lignes d’eau et des bouées interprètent un ballet dans le film que Pierre Martin a réalisé. Simon Gosselin a pris des photos. Frédérique Braem et Joseph Drouet ont fait don de leurs voix et de quelques souvenirs. Le quatuor à cordes est interprété par Marie Eberlé (violoncelle), Maud Kauffmann (violon) et Mathieu Jedrazak (alto).

la barque (théâtre&musique) remercie pour leur soutien Le Théâtre Massenet (Lille), La Piscine - Atelier Culture (Dunkerque), Les fous à réAction / la Coop (Armentières), la Cie de l’Oiseau-Mouche / le Garage (Roubaix), le Non-Lieu (Roubaix), l’EPSM Lommelet / Maud Piontek, le Lycée Baudelaire (Roubaix) et Tiphaine Raffier.

Héro et Léandre

Héro est prêtresse d’Aphrodite. Elle vit enfermée en haut d’une tour à Sestos. Elle est l’amante de Léandre : il vit à Abydos. Les deux villes sont séparées par un bras de mer : le détroit de l’Hellespont qui sépare l’Asie de l’Europe. Les origines et les conditions sociales des deux amoureux les empêchent de s’aimer librement.Toutes les nuits, Léandre traverse donc la mer à la nage afin de rejoindre Héro en cachette tandis que celle-ci allume une lampe en haut de sa tour pour indiquer le chemin à son amant. Une nuit, malgré la tempête et l’orage, Léandre plonge. Le vent éteint la lampe : Léandre s’égare et se noie. Le matin suivant, son corps sans vie s’échoue au pied de la tour de son amante. Désespérée, Héro saute pour rejoindre Léandre dans un amour funeste et éternel.

 

L’audible

J’ai découvert le mythe de Héro et Léandre en écoutant la deuxième cantate de Louis- Nicolas Clérambault composée en 1713. Le mythe est donc pour moi relié au sonore et à la voix. C’est l’audible que je veux mettre en scène. D’abord : le matériau vocal. Un texte composé de fragments du mythe, de textes poétiques, de textes anciens, de commentaires, de chants, de dialogues. Puis un écran : incitation à la contemplation. Un récit filmique étiré, alternant projection de textes et images décalées. Des séquences suspendues au temps. Le mythe de Héro et Léandre vu du fond d’une piscine et interprété par des lignes d’eau et des bouées de sauvetage. Enfin, le Hörspiel : incitation à l’écoute. C’est une forme de théâtre radiophonique composée autour de la voix parlée d’un récitant. Je la nomme ici voix-off : une voix détachée du drame qui se joue, une voix proposant son commentaire sur ce qu’elle voit, une voix précisant des points obscurs, une voix minimaliste mais structurant l’espace et le temps de la représentation.

 

La musique comme résonance à la voix

Il s’agira de mêler le souvenir du langage de la musique baroque, le timbre du piano électrique (Fender Rhodes) et celui du banjo à une bande sonore vocale et instrumentale. A la croisée des chemins de la musique de chambre, du rock et de la musique concrète. S’inscrire dans une continuité avec le passé mais s’ancrer dans son époque. Placer sur le même pied d’égalité la voix parlée, le silence, la mélodie, l’harmonie et la dissonance. Mélanger le son direct et le son enregistré, c’est brouiller les pistes de l’audition du spectateur. Le plonger dans une perception sonore décalée.

 

L’écoute

Il y a d’abord l’écoute. Ecouter avant de voir. Faire de son oreille le moteur de son attention. Je ne raconte ici que la fin : un homme est mort noyé, une femme est morte parce qu’elle a chu. Le reste est invention. Héro est en chute libre. Son corps n’est nulle part : elle se situe entre ciel, mer et terre. Léandre est au bord de l’eau. Il sait qu’il va plonger, il laisse la musique de sa langue derrière lui.